Chroniques du Marais (9)
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9. Un tour chez les Ginette
Attendant devant le MK2 Beaubourg, Mathieu aperçoit Baron qui arrive sur Pétunia. Baron descend, ses lunettes Dior sur le nez, inspecte les alentours afin de vérifier si quelque pervenche perverse n’est pas en train de guetter Pétunia, puis d’un pas assuré se dirige vers Mathieu qui fume une cigarette.
- Mon chéri, c’est affreux ! Je me réjouissais à l’idée de ma séance de Power Plate quand j’ai vu qui m’accompagnait : deux vieilles rombières qui cocottaient le Chanel à plein nez. Et en plus ce n’était pas le beau Ismaël qui nous entraînait mais une espèce de petit crapaud dégoûtant !
- Mmm, répondit Mathieu, préoccupé.
- Oui, oui absolument dégoûtant. Mais je sens les progrès. Tâte mes muscles ! Je n’étais pas aussi musclé avant, non?
- Oui, acquiesça Mathieu en tâtant vite fait les muscles de plus en fermes de Baron.
- Erika vient de m’envoyer un message ! Elle arrive.
D’une beauté quelque peu androgyne, Erika arrive au loin, son casque d’iPod sur la tête, ses grosses lunettes de soleil masquant ses yeux ; elle marche d’une démarche assurée et mystérieuse. Baron et Mathieu adorent sortir en sa compagnie. Dans certains bars gays à la population exclusivement masculine, Erika attire tous les PD qui bourdonnent autour d’elle comme des abeilles autour de leur reine. La dernière fois, le Duplex était devenu une vraie ruche dans laquelle trônait Erika.
Erika est belle, d’une beauté mystérieuse. Ses yeux aux teintes d’émeraude vous séduisent inéluctablement. Erika dont l’arrière grand-mère Russe était sûrement une princesse exilée lors de la Révolution rouge, vient de partout et de nulle part ; des racines russes, suédoises, suisses, allemandes et françaises. Londres, Prague, Berlin, Genève, Paris ; ces villes l’ont vue grandir tour à tour. Erika n’aime pas Paris : elle revient d’un an à Berlin et, encore toute empreinte de la folie alternative berlinoise, elle s’ennuie vite dans ce Paris qu’elle trouve souvent fermé et cloisonné et qui, à son goût, n’est pas assez décalé et fou. Elle est souvent déçue par une réalité qu’elle trouve bien terne et bien en deçà du monde idéal qu’elle s’imagine. Pour lutter contre cet ennui, Erika lit beaucoup et remodèle sans cesse ce réel morne en imaginant une vie trépidante et mystérieuse à des inconnus. Elle essaye aussi de transformer ce quotidien trop terne grâce à son dandysme personnel ; aussi aujourd’hui arbore-t-elle fièrement ce qu’elle appelle son costume Colette : un ensemble très années 20, à la garçonne, composé d’un chemisier blanc, d’une petite cravate noire et d’un pantalon zouave noir.
Ce soir, Erika, Baron et Mathieu se rendent dans un bar lesbien. Erika, en ce moment, aime les filles. Avant elle se définissait comme lesbienne, mais récemment elle a eu une aventure - sans grand intérêt d’ailleurs - avec un garçon. Depuis, elle refuse de se définir comme hétéro, bi ou lesbienne. Elle est, point. La question de l’identité l’interroge excessivement, aussi dévore-t-elle les penseurs des gender studies. Elle attend, une fille ou un garçon, qui puisse la vampiriser et la transporter dans un amour absolu. Elle sait que ce n’est pas chez les Ginette qu’elle trouvera de quoi la satisfaire, mais peu importe, elle est avec ses deux PD préférés qu’elle adore même si, parfois, ils l’agacent un peu à se titiller comme le chat et la souris. Elle les a convaincus d’aller dans ce bar lesbien qui n’est pas radical et qui accepte aussi bien homos et hétéros même si la dominante est “goudouïque” comme dit Baron. Ce n’est sûrement pas là qu’elle trouvera son amour absolu, sûrement pas ce soir non plus quand, en jaugeant la salle, elle se rend compte de la dominante butch de la population féminine, mais on se sait jamais.
- Mais c’est affreux, toutes ces goudous ! s’esclaffe Baron tout en soufflant de dégoût à l’idée d’être entouré par tant de phéromones au mètre carré. Beuuurrkkkk.
- Oh ! Soûle pas, pour une fois qu’on va chez les gouines ! réplique Mathieu d’un ton sec qu’il regrette immédiatement.
Cette humeur chafouine qu’il déverse sur Baron, Mathieu la doit, il le sait, à deux rencontres dont il se serait bien passé. Deux jours auparavant, alors qu’il se trouvait devant un théâtre des Champs en compagnie de son ami Gabriel, à peine arrivé, il aperçoit Yann, au milieu d’un groupe, qui le voit tout de suite et détourne illico la tête. La veille alors qu’il cherchait un bar avec Hector pour prendre un verre et qu’ils voulurent s’asseoir en terrasse à l’Etincelle, il vit, deux tables devant la leur, Florian, le regard caché derrière ses Ray-Ban, en train de prendre un verre avec ses parents : il se leva en intimant à Hector de se casser. Apercevoir les deux passions tragiques de sa vie en à peine 24 heures d’intervalle, c’est plus que
Mathieu ne peut supporter. Il est de mauvaise humeur et a un peu trop forcé sur le Lexomil.
Chez les Ginette : c’est une succession de grandes tables de cantine à côté d’un bar tout en longueur. Le bar est toujours rempli. C’est l’un des rares bars de Paris qui soit aussi mixte. Mathieu, Baron et Erika commandent un pichet de Sangria, s’amusent à commenter la population et à chercher, infructueusement, le futur amour d’Erika.
- Si tu n’arrives pas à te décider si tu es lesbienne ou hétérote ma chérie, tu n’as qu’à te taper une trans fille qui veut devenir mec et qui est bi ! lance Baron à Erika ce qui arrive enfin à provoquer un sourire de la part de Mathieu.
- Ah ! Tu te décoinces enfin darling ! J’ai cru que tu avais fait des injections de botox tellement tu fais ta tête de constipé depuis tout à l’heure ! lance-t-il alors à Mathieu.
Le pichet de Sangria se vide peu à peu, ce qui finit par détendre Mathieu qui se prend finalement au jeu des commentaires. Baron est en verve ce soir et quelques butch au look too much camioneuse et qui ont le malheur de se trouver dans son champ de vision sont source de grands éclats de rire. Baron pratique l’humour american bitch et le manie en virtuose.
Une fois toutes les cibles de vannage potentiel passées en revue, Erika, Mathieu et Baron finissent par trouver le jeu lassant et, tous trois quelque peu ivres, ils décident de faire une pause cigarette devant le bar. Alors qu’ils babillent, un énorme splash se fait entendre. Le groupe de lesbiennes qui fumait s’est pris un sceau d’eau sur la tête provenant d’un des étages de l’immeuble. Baron peste contre la tyrannie de cette loi anti-fumeur ; lui qui était venu rechercher en France un terreau de liberté que, depuis peu, il n’a plus l’impression de trouver.
Baron et Mathieu constatent qu’Erika fixe son attention sur une fille. C’est Esther, lance-t-elle. Esther, c’est une fille de la fac de droit sur laquelle Erika se focalise depuis plusieurs jours. Elle la croise dans la cour régulièrement. Elle ne la connaît pas et cherche désespérément à obtenir des informations sur cette fille. Erika est séduite par son aspect qu’elle juge très arty-bobo. Elle aime sa manière de mettre en valeur ses longs cheveux bouclés un peu botticielliens, elle aime sa silhouette féminine et androgyne, elle aime ses yeux verts un peu persans. Esther a pris vie en Erika. Pour elle, elle ne peut s’appeler autrement et être autre chose qu’une créature sublime et sublimante. Selon elle, Esther mène une vie comme elles les aime, complétement décalée par rapport au monde normatif, une vie poétique et fantaisiste. Elle n’était pas sûre que celle qu’elle a prénommé Esther était lesbienne. La veille, elle avait pris son courage à deux mains et essayé de l’aborder dans la cour de la Fac, mais, au moment où elle arrivait à son niveau, Esther avait répondu à son portable et était partie tout parlant au téléphone.
- Comme quoi, le hasard me réserve les rencontres déplaisantes ! Toi t’as de la chance, vas-y fonce ! lance Mathieu à Erika.
Comme deux commères aux aguets du nouveau ragot qui se murmure dans la ville, Baron et Mathieu fument une autre cigarette tout en épiant la rencontre Erika/Esther. A leur grande surprise, Erika revient vers eux, la mine déconfite, à peine trois minutes plus tard.
- Alors ? s’impatiente Baron auprès d’Erika, une fois que les voilà à nouveau installés à l’intérieur du bar.
- Laisse tomber ! rétorque Erika le visage fermé. Esther a un prénom bien moins glam : elle s’appelle Maureen, elle n’est pas du tout lesbienne, c’est la première fois qu’elle vient ici, elle m’a parlé du fait d’être dans un bar de lesbiennes du même ton qu’un ado qui fait le mur pour la première fois, elle est avec deux amies dont une seule est lesbienne et c’est genre l’expérience de sa semaine… elle attend son mec qui ne devrait pas tarder… elle a une voix de crécelle et elle a l’air aussi conventionnelle que ma cousine Eglantine, la reine des Rallyes - ce qui est peu dire. Je n’avais rien à lui dire, j’ai l’impression d’avoir mené un interrogatoire pitoyable et de m’être ridiculisée. On est dans la même fac comme plusieurs milliers d’étudiants et là, j’ai fait ma butch so cliché ! Pffff
Comme souvent, Erika s’était laissée emporter par son imaginaire et, à partir d’une vision prometteuse, avait construit tout un personnage totalement cristallisé par ses fantasmes mais qui s’avérait, dans les faits, être une fille lambda et chiante.
- Allez mes loulous, on s’casse d’ici ! ordonne Erika à ses commères.
Baron pousse un “enfin” dans un grand soupir de soulagement.
Finalement, ils sortirent tous les trois et Erika aperçut Esther/Maureen qui tenait la main à son mec enfin arrivé. Fini les Ginette, ce ne sont pas les bars lesbiens où Erika va trouver sa perle rare. Ils se décidèrent à aller dans un bar plus testostéroné. Au milieu des PD qui fourmilleront autour d’elle comme dans une ruche, au moins Erika oubliera l’épisode Maureen et n’aura à cristalliser personne. Il aurait peut-être mieux valu qu’Esther reste une passante, disparue à jamais peut-être dans un éclair nocturne, et que jamais Erika n’apprenne qu’elle s’appelait finalement Maureen parce que, non, Maureen ce n’est décidemment pas un prénom auréolé de fascination.
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